Le Palais aujourd?hui disparu
appartient encore au patrimoine national
Pourquoi il faut le reconstruire
par le Général (2s) Patrick Jardin
Le général (2s) Patrick Jardin a terminé en février 2004 plus de quarante ans de carrière militaire comme délégué au patrimoine de l?armée de terre. Pendant quatre ans, il a eu pour mission d?animer la politique culturelle, soit en appui des actions du ministère de la Culture (journées du patrimoine, fête de la musique?), soit à travers d'actions propres comme le salon des peintres de l?Armée ou des festivals de musique militaire. Il a aussi assuré le suivi et la restauration des quatre-vingt monuments historiques classés ou inscrits à l?inventaire supplémentaire et mené une véritable politique muséale associant le musée de l?Armée aux dix-sept musées des principales composantes de l'armée de terre jusqu?au niveau des salles d?honneur des régiments (plus de cent).
La politique culturelle consiste à valoriser un patrimoine qui fonde une identité. Selon mes convictions, à la lumière de mon expérience, la reconstruction des Tuileries me paraît pouvoir être motivée par des raisons patrimoniales, esthétiques et économiques.
Les raisons patrimoniales et historiques sont bien sûr primordiales. Même si les rois n?y ont pas toujours résidé, depuis Philippe Auguste, le Louvre, prolongé par les Tuileries, est le témoin visible de la construction patiente et continue du royaume, à partir de Paris, c?est à dire de l?édification de la France. Quand Louis XIV quitte les Tuileries pour Versailles, celle-ci est pratiquement constituée. Seules, la Lorraine et la Corse seront rattachés sous Louis XV à la France depuis Versailles. A partir du 5 octobre 1789, lors du retour «du boulanger, de la boulangère et du petit mitron», les Tuileries redeviendront le siège du pouvoir central jusqu?à l?incendie du château en 1871.
Le Comité de Salut Public y siégera, la Convention s'installera au théâtre, puis le Conseil des Anciens sous le Directoire. Je suis persuadé que si le château n?avait pas brûlé, les présidents de la IIIème République n?auraient pas été se réfugier à l?Elysée, chez madame de Pompadour. A son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle avait envisagé de s?installer à Vincennes, sans doute pour marquer, en changeant de lieu que, sous la Vème République, la fonction présidentielle avait changé de nature. Il est dommage qu?il n?ait pas songé à rétablir aux Tuileries le siège du pouvoir exécutif.
Après les destructions de la Commune, le gouvernement de la IIIème République a entrepris de reconstruire en premier l?Hôtel de Ville, sans doute parce qu?il symbolisait, depuis Etienne Marcel, une certaine résistance au pouvoir royal. En 1882, Jules Ferry, alors ministre de l?Instruction publique et des Beaux-Arts, a proposé de poursuivre par les Tuileries, pour en faire un musée. Cette proposition a échoué, à une voix près, devant la Chambre, marquant la fin des grandes reconstructions. En raison, peut-être, de certains excès de Violet-le-Duc, le ministère de la Culture s'attache seulement depuis à la restauration ou la rénovation des monuments historiques, ce qu'il réussit d'ailleurs fort bien. Petit provincial breton, j?avais été frappé lorsque je suis venu pour la première fois à Paris en 1950 à l?âge de 7 ans par l'aspect noirâtre des monuments parisiens. C?est le grand mérite d?André Malraux d?avoir redonné son éclat à la capitale de la France.
J'ai été convaincu du projet sur les Tuileries par la photo montage parue dans le Figaro, qui rétablit l'harmonie de l'ensemble architectural Louvre-Tuileries. La reconstruction des Tuileries redonnerait la perspective qui était celle que l'on pouvait découvrir depuis l'Arc de Triomphe lors de sa construction.
Avec respectivement 75 et 25 millions de visiteurs par an, la France est le pays et Paris la ville étrangère les plus visités au monde. Six millions de touristes s'arrêtent au Musée du Louvre.
Je sais pour avoir été pendant quatre ans administrateur du musée de l?Armée qu?un grand musée ne peut survivre qu?en se modernisant et en complétant ses collections. Il est toujours en recherche de surfaces supplémentaires pour ses expositions permanentes, temporaires ou ses réserves. Les agrandissements sont difficiles lorsque le musée est dans un écrin comme les Invalides ou le palais du Louvre, car l'architecte en chef des Monuments Historiques veille jalousement, à juste titre, à ce que des appendices ne viennent pas gâter la beauté de l'ensemble. Certes le musée du Louvre a bénéficié de surfaces importantes lors du déménagement du ministère des Finances vers la forteresse de Bercy, mais celles-ci sont déjà occupées depuis longtemps. Les nouvelles Tuileries donneraient la possibilité au musée du Louvre d'équiper de nouvelles salles, tout en concevant un espace thématique sur l'histoire des Tuileries, comme le musée de l'Armée va le faire pour l'Hôtel des Invalides.
Je crois profondément à la dialectique du présent éclairé par les lumières du passé pour appréhender au mieux l?avenir, car comme l'a si bien dit Tocqueville «si le passé n?éclairait pas l?avenir, nous marcherions dans les ténèbres». Comme Otto de Habsbourg, je pense que «celui qui ne sait pas d?où il vient ne sait pas où il va, car il ne sait pas où il est». La France, comme l?Europe, a l?immense avantage de posséder plus de 2000 ans d?histoire. Il est nécessaire que l'Education nationale réapprenne à nos enfants l'histoire chronologique et événementielle de la France, condition indispensable à l'exercice de la citoyenneté. En ce temps de déclamation des droits de l'homme, le seul devoir, dont parle encore notre société, est le devoir de mémoire. L'Etat, qui est encore en recherche de structures et de moyens, concentre pour le moment son action sur les conflits contemporains (70, 14/18, 39/45) et les fortifications. Il fallait bien que la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) commence par un bout et que les délégués mémoire placés auprès des directeurs départementaux de l?ONAC (office national des anciens combattants) puissent assurer la transmission du témoignage des anciens combattants, avant qu'il s ne disparaissent, vers la jeunesse, en liaison avec les services historiques, les directeurs d?archives et les représentants de l?Education nationale. Mais il faudra ensuite remonter le temps. En commençant par Jeanne d'Arc, homme politique et chef de guerre, actuellement bien délaissée par les pouvoirs publics, sauf à Orléans, au cinéma et dans la littérature, ce qui est paradoxal à l'époque de la parité et de l'égalité professionnelle. Faute de quoi on continuera à pouvoir dire que « les Français ont la mémoire courte ».
La reconstruction des Tuileries me paraît être une autre ambition nationale, qui, compte tenu des finances de l?Etat et en application de la loi sur le mécénat, pourrait être payée sur fonds privés et réalisée grâce au savoir faire de nos artisans d'art. Ce serait un moyen supplémentaire de mettre en valeur la capitale et de réconcilier les tribus gauloises avec leur Histoire car, encore une fois, comme Jacques Chirac l?a si bien dit lors des cérémonies du 60ème anniversaire du débarquement en Normandie : «il n?y a pas d?avenir sans fidélités aux leçons de l?Histoire, ? pas d'avenir sans mémoire».
Ce que Charles Maurras a décrit sous une forme très littéraire :"Il n'y point de futurisme qu'un passéisme ardent n'ait d'abord animé. Le passé donne un grand courage. L'homme qui vit avec ses morts ne se soucie pas de savoir quel est le nombre des compagnons sur lesquels il pourra compter. Il commence toujours par agir ou oser".
Ou ce que le Général de Gaulle a traduit d'une manière plus concise : "Le souvenir n'est pas seulement un pieux hommage rendu aux morts, mais aussi le ferment toujours à l'?uvre dans l'action des vivants."
Des exemples ailleurs
Le patrimoine incarne l?âme d?un peuple. On le voit bien à travers les destructions et les reconstructions qui ponctuent les grands mouvements de l'Histoire. Pour ce qui concerne les destructions, nous n?avons pas été, il faut malheureusement le reconnaître, très exemplaires sous la Révolution et pendant les guerres de Religion, sans parler de la guerre civile qui, après le désastre de 1870 et le siège de Paris, s'est terminée par l'écrasement de la Commune par les Versaillais.
De nos jours, la guerre en ex-Yougoslavie s'est traduite par la destruction volontaire, de part et d'autre, de plus de 300 églises ou mosquées. En Afghanistan, les Talibans n'ont pas hésité, par pureté islamique, à dynamiter dans la montagne les grandes statues de Bouddha. Aujourd?hui encore, les soldats de l'ONU protègent au Kosovo les églises orthodoxes du vandalisme des extrémistes albanais. Ces mesures sont prises en application des dispositions du traité de La Haye de 1954 qui assure, sous la forme du Bouclier Bleu, la protection des biens culturels, à la manière de la convention de Genève qui, sous le drapeau de la Croix Rouge, garantit la protection de l?être humain. (?)
Les pays qui ont retrouvé leur liberté ou leur unité après la chute du communisme ont eu le souci majeur de rebâtir leurs édifices les plus emblématiques. Une des premières décisions d?Eltsine a été de refaire, ce qui n?était pas une mince affaire, la cathédrale de Moscou. Après la réhabilitation du Reichstag, l'Allemagne va s'attaquer à la réédification du château Royal de Berlin, et la Pologne à celle du château de Varsovie.
Aimable autorisation de Politique Managzine, numéro spécial juillet 2004 "Tuileries: l'histoire inachevée"
__________