Rendre les Tuileries au Louvre
182ème séance de l?Académie du Second Empire
Institut de France, 11 Février 2004
Intervention de
Vincent BRAULT-JAMIN
Avocat au Barreau de Tours
Docteur en Droit
A cette Tribune, et après de si brillantes interventions, je tiens indéniablement le rôle de Candide, Candide qui, sur le chemin de la reconstruction du palais des Tuileries, part enthousiaste en sachant que, pour aboutir à cet Eldorado du Grand Louvre, des obstacles doivent être renversés, surmontés.
Au delà de l?obstacle économique (mais en est-ce véritablement un ? Une souscription nationale pourra suppléer l?absence de subvention publique).
Au delà de l?obstacle technique, (la dalle en béton qui constitue désormais la place du Carrousel peut-elle supporter un bâtiment de l?importance du Palais des Tuileries ? Des ingénieurs nous assurent qu?une telle reconstruction est possible. Dès lors, la seule demande du piéton que nous sommes sera de pouvoir nous approcher sans risque des abords du palais, sans risque de voir une plaque se décrocher de la façade, comme c?est déjà le cas des grands travaux des années 1990).
Au delà de l?obstacle esthétique :
1. à savoir, d?une part, le fameux problème de la perspective : la reconstruction casse la perspective allant de l?arc du carrousel à l?arc de triomphe.
Le problème n?est pas pris par le bon bout de la lorgnette puisque c?est le Palais qui a servi à structurer à la fois l?organisation du Louvre, la construction du Carrousel, l?organisation des jardins des Tuileries par Le Notre et la perspective. Celle-ci a été pensée à partir d?un point unique : le palais des Tuileries en son pavillon central, le pavillon de l?Horloge, observatoire privilégié au même titre que les fenêtres de la galerie des glaces à Versailles.
Désormais, l?arc du carrousel produit l?effet du petit bout d?une lorgnette dont le gros bout serait l?arc de l?étoile1).
2. à savoir, d?autre part, que le palais de 1871 ne serait pas esthétiquement parfait en ce qu?il résulte d?un ensemble disparate issu d?adjonctions des différents souverains sans homogénéité avec le nouveau Louvre. Finalement, c?est son manque d?harmonie qui lui est reproché.
Hector LEFUEL l?avait déjà indiqué à l?Empereur. Napoléon III lui avait alors répondu, tout à sa volonté d?accomplir le grand dessein : « l?étendue et l?immensité peuvent faire oublier les défauts »).
En conséquence, au delà des obstacles économique, technique et esthétique, c?est surtout l?obstacle symbolique qui retient principalement l?attention.
En politique, la symbolique a son importance et l?irrationnel s?insinue quant il s?agit de s?opposer à la résurrection d?un palais qui fut le siège de l?exécutif français durant plus de trois siècles.
Le credo des opposants s?articule autour des raisons de l?embrasement du palais dans la soirée du 23 mai 1871 : la Commune a détruit le palais des tyrans, palais des rois et des empereurs. Dès lors, il est impossible de reconstruire le palais sans mettre en danger les fondements de notre République.
Qui peut croire à ce credo ?
Quel fut en France et reste pour notre pays et pour le monde le symbole de la monarchie ?
C?est le château de Versailles.
Et quand bien même, si par malheur une partie du château de Versailles venait à brûler, notre République ne viendrait-elle pas à son secours pour le reconstruire à l?identique ? Serait-il envisageable de proposer l?idée saugrenue de raser les ruines pour agrandir le parc ?
Par ailleurs, le palais des Tuileries fut non seulement le siège de la monarchie, mais aussi celui de la Convention2, du Comité de Salut Public. Dans ce palais retentirent les voix de Danton, de Robespierre.
La Commune de 1871 ne se considérait-elle pas justement comme l?héritière de la Convention, elle qui n?hésita pas non plus à incendier l?hôtel de ville de Paris3, palais du peuple4 ?
Ne voyant donc pas dans l?incendie de 1871 un symbole politique, mais l?adoption d?un comportement de terre brûlée visant à freiner l?avancée des troupes Versaillaises dans Paris.
Il semble qu?il n?y ait que la France qui prenne peur des faux symboles.
En effet, on traversant les frontières de l?Europe, de nombreux projets de reconstructions à l?identique ont vu le jour. En ce domaine, ce sont les Allemands qui font preuve d?une véritable reconnaissance du passé.
Le 4 juillet 2002, les députés du Bundestag ont adopté (à 384 voix contre 133) le pré-projet conçu par une commission internationale de 17 Experts, visant à reconstruire le palais royal des Hohenzollern à BERLIN.
Cette reconstruction porte sur le château baroque construit entre 1699 et 1706, symbole de la Prusse des Hohenzollern, très endommagé lors de la seconde guerre mondiale, et rasé par le régime communiste de la RDA en 1950 pour des raisons idéologiques.
D?après un sondage, 75% des Allemands se sont déclarés favorables à un tel projet qui constitue à leurs yeux un témoignage du respect et de l?admiration pour les réalisations des générations passées. Un peuple solidaire peut arriver à réaliser de grands projets.
Au passage, cette reconstruction fera de la France le seul pays d?Europe à ne pas avoir conservé des traces du palais de ses souverains dans sa capitale.
Toujours en Allemagne, a été décidée de la reconstruction intégrale de la cathédrale de DRESDE détruite le 13 Février 1945 lors des bombardements alliés.
Les travaux ont commencés en 1994 pour s?achever vers 2006
Enfin, en Italie, comment ne pas penser à la reconstruction du théâtre de la FENICE à Venise, incendié le 29 janvier 1996, et réouvert le 14 décembre 2003 après que le gouvernement italien ait affirmé que la reconstruction à l?identique du théâtre était une de ses priorités.
En cherchant bien, même dans notre pays, des exemples de reconstruction à l?identique de bâtiments chargés d?histoire peuvent être trouvés :
La cathédrale de STRASBOURG après le désastre de la seconde guerre mondiale,
Le Parlement de BRETAGNE (Construit en 1655 sur les plans de Salomon de Brosse et incendié dans la nuit du 4 au 5 août 1994 lors d?une violente manifestation de marins pêcheurs) a réouvert ses portes il y a deux ans (coût : 60 millions d?Euros),
Le château de LUNÉVILLE (construit au début du XVIIIè siècle par le Duc Léopold de Lorraine, surnommé le Versailles Lorrain, ravagé par un incendie le 2 janvier 2003), pour lequel une souscription nationale a été lancée.
Cela veut dire que la France est elle aussi capable de témoigner du respect et de l?admiration pour les réalisations des générations passées.
La reconstruction des Tuileries n?est pas une utopie.
Le Général DE GAULLE avait sollicité l?architecte Henri BERNARD en 1965, par l?intermédiaire d?André MALRAUX, pour qu?il établisse un projet de reconstruction d?un palais présidentiel aux Tuileries5.
La République est donc capable d?assumer la continuité des régimes politiques français, comme le fit en son temps Napoléon III qui avait déclaré lors de la restauration de l?Empire (1er décembre 1852)6 : « non seulement je reconnais les gouvernements qui m?ont précédé, mais j?hérite en quelque sorte de ce qu?ils ont fait de bien ou de mal ; car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers ».
L?actuel projet de reconstruction, symbole de continuité avec notre passé, redonne les Tuileries au Louvre, « cette gloire de tous les arts humains », suivant la formule de Maxime DU CAMP7.
Le Grand Louvre rassemble les chefs de ces artistes qui ont su s?imposer, non seulement du fait de leur talent, mais également parce qu?ils ont su faire preuve d?audace.
De l?audace, l?Académie du 2nd Empire en a eu au mois de décembre 2002, en lançant l?idée d?une reconstruction du palais des Tuileries dans le cadre d?une séance se tenant au grand auditorium du Louvre.
Encore de l?audace, l?Académie du 2nd Empire en a aujourd?hui en annonçant la création d?un Comité National pour la Reconstruction des Tuileries.
Clin d??il de l?Histoire, c?est dans ces mêmes locaux, le 25 octobre 1871, à l?occasion d?un discours prononcé lors de la séance publique annuelle des cinq Académies que Jules SIMON, Président de l?Institut, annonçait que « nos plus grands artistes travaillent pour rendre les Tuileries à la France »8.
Toujours de l?audace, le Comité National en aura, je n?en doute pas, pour mener à bien le grand dessein. La reconstruction n?est plus une question de principe, mais simplement une question de temps.
En cette période morose, lasse de s?apitoyer sur elle-même, vide de tout projet collectif, l?ensemble des générations est capable de retrouver un élan de solidarité autour d?un projet culturel fédérateur.
Edith WHARTON, cet écrivain américain, avait bien perçu notre tempérament français ; nos m?urs qu?elle essayait au début du XXè siècle, de faire comprendre à ses concitoyens9.
Elle a écrit ceci : « Tout ce que les français ont besoin, c?est une grande cause ; une fois qu?est déclenché le ressort de l?imagination, le corps obéit avec un élan et une endurance qu?aucune discipline n?a jamais réussi à obtenir ».
Ce soir, nous avons une grande cause culturelle. Dès lors, il serait fort peu galant de faire mentir une grande dame de la littérature étrangère.
V. B- J.
1 Suivant l?expression de Louis RÉAU, Histoire du vandalisme.
2 La Convention donna aux Tuileries le nom de Palais National.
3 Décision de reconstruction prise dès le mois d?avril 1873.
4 Victor HUGO lui-même à écrit : « la destruction du palais est une voie de fait brutale dont rougirait un vandale ivre : ce serait un acte de trahison. Les Tuileries ne sont plus simplement un chef d??uvre de l?art du XVIème siècle : ce palais n?est plus au roi, mais au peuple » (à propos d?un projet de destruction du palais en 1831).
5 Les Tuileries, Revue Monuments Historiques n°177, 1991, p.53.
6 ?uvres de Napoléon III, Plon-Amyot, tome 3, 1856, p.353.
7 Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie jusqu?en 1870, Rondeau 1993, p.746.
8 « Un de nos plus grands artistes nous rendra les Tuileries sous la forme élégante que leur avait donnée Philibert DELORME », in Louis RÉAU, Histoire du Vandalisme, Robert Lafont 1994, p.812.
9 Edith WHARTON, Les m?urs françaises et comment les comprendre, Payot 1999.