PATRIMOINE
Création d'un comité national pour la reconstruction du bâtiment incendié pendant la Commune de Paris
Tuileries : la reconstruction en marche
par Anne Muratori Philip
Faut-il reconstruire le palais des Tuileries ? Cette question posée le 18 décembre 2002 (nos éditions du 28 décembre 2002), lors d'une séance exceptionnelle de l'Académie du Second Empire dans le grand auditorium du Louvre, a fait son chemin. Quatorze mois plus tard, une nouvelle réunion dans les salons de l'Institut de France, sous la présidence d'honneur de la princesse Napoléon, a donné le coup d'envoi à un projet qui n'a rien d'utopique.
« Aujourd'hui, on a oublié le palais des Tuileries, a regretté Alain Boumier, président de l'Académie du Second Empire en ouvrant la séance. Si le Louvre évoque désormais un musée, les Tuileries se réduisent à un jardin. Et pourtant, ce palais a été le siège du pouvoir central sous tous les régimes de 1789 à 1870, c'est un monument de mémoire inséparable des principes de 1789. Associé à la notion de la France moderne, siège de la personne morale de Louis XVI à Napoléon III, les Tuileries sont liées à des moments forts de notre histoire (14 juillet 1790, fête de la réconciliation nationale, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, etc.). C'est un lieu qui possède une charge émotionnelle. »
Incendié sous la Commune, comme d'autres bâtiments emblématiques, les Tuileries n'ont pas eu la chance de l'Hôtel de Ville, qui, lui, sera reconstruit entre 1873 et 1883. Mais en 1882, pour faire voter la loi d'arasement des Tuileries, Jules Ferry, alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, s'est engagé devant le Parlement, au nom du gouvernement, à reconstruire le palais, soit à l'identique, soit sous une forme plus ramassée pour en faire un musée. « Ainsi, a précisé Alain Boumier aucune loi n'a décidé de supprimer les Tuileries. Les reconstruire serait pour la Ve République tenir la parole de la IIIe. » Il permettrait aussi de désengorger le Musée du Louvre qui est déjà à l'étroit dans son périmètre.
Le projet, débattu le 26 février 2003 à l'Académie des beaux-arts, a non seulement donné lieu à une exposition « Demain le Louvre » organisée par l'Association des Grands Prix de Rome, mais il a fait l'objet de questions écrites au Parlement, de Bruno Bourg-Broc, député-maire de Châlons-en-Champagne, et de Serge Mathieu, sénateur du Rhône. Questions qui ont suscité une réponse bienveillante du ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon. Pour Roger Taillibert, président de l'Académie des beaux-arts, qui regrette la mutilation du site, « les Tuileries doivent être reconstruites à l'identique afin de fermer la composition du Louvre et de supprimer cette friche que sont les jardins ». Même réaction de Stéphane Millet, président de l'Association des Grands Prix de Rome d'architecture et des Grands Prix d'architecture de l'Académie des beaux-arts, pour qui « la suppression des Tuileries est une aberration, car on ne peut concevoir cet ensemble architectural que s'il est clos ». Il rendrait sa raison d'être au jardin à la française qui doit être vu de haut et non pas, comme aujourd'hui, déboucher sur une « jachère en plein coeur historique de Paris, couverte d'immondices, de baraquements, et qui devient dangereuse à la nuit tombée ».
Aux défenseurs de la perspective sur l'Arc de triomphe, tous les intervenants ont démontré que la présence des Tuileries ne ferait que rééquilibrer les volumes architecturaux. Enfin, outre l'agrandissement du Louvre et la reconstitution des salons de Napoléon III, la reconstruction du bâtiment, entre les pavillons de Flore et de Marsan, permettrait de donner un nouveau souffle aux métiers d'art.
Quant à l'aspect financier, le budget prévisionnel serait de l'ordre de 300 millions d'euros, soit le quart du coût des travaux du Grand Louvre ou l'équivalent du montant du budget annuel de fonctionnement de la Villette. Le montage financier devant s'appuyer sur le mécénat, en application de la loi du 1er août 2003, et sur une souscription nationale et internationale.
Premiers pas vers la réalisation du projet : l'ouverture prochaine d'un site Internet (www.tuileries.org) et la création d'un comité national pour la reconstruction des Tuileries ; comité qui sera appelé à se transformer en fondation nationale le moment venu. Il est présidé par Alain Boumier, qui a été notamment rejoint par Roger Taillibert, Stéphane Millet, Michel Carmona, directeur de l'Institut d'urbanisme et d'aménagement de la Sorbonne, Bernard Valade, directeur de l'Ecole doctorale de Paris-V Sorbonne, et le prince Géraud de La Tour d'Auvergne, inspecteur général honoraire des Monuments historiques.
Enfin, pour sensibiliser le public et sous réserve de l'autorisation des pouvoirs publics, le comité prévoit une projection in situ de la façade des Tuileries grandeur nature, trois jours durant.
Académie du Second Empire, 10, place Vendôme, 75001 Paris. Tél. : 01.53.45.54.28 ; tuileriesdemain@aol.com
Que faire du « nouveau » Palais ?
La Fondation qui sera le maître d'oeuvre de ce projet utilisera une formule de bail à construction sur trente ou cinquante ans, au terme duquel le bâtiment reviendra à l'État. C'est d'ailleurs l'État qui fixera le cahier des charges et décidera de ce qu'il veut faire des Tuileries.
Ainsi, le palais reconstruit constituera un ensemble d'environ 20.000 m2 sur trois niveaux. Moyennant un loyer annuel, 15.000 m2 pourraient être affectés à l'établissement public du Louvre, ce qui permettrait l'extension du Musée du Louvre et du Musée des arts décoratifs qui sont à l'étroit ; et peut-être aussi, la création d'un Musée des Tuileries, évoquant toute l'histoire de ce palais, érigé à partir de 1564 par Philibert Delorme sur l'ordre de Catherine de Médicis.
Les 5.000 mètres carrés restant permettraient la reconstitution du salon des Maréchaux, haut lieu des fastes du Second Empire ainsi que de l'enfilade des salons qui pourraient être loués. Ce serait l'occasion de récompenser les mécènes et d'y organiser de grandes réceptions prestigieuses. Le projet d'y construire la salle de concert qui manque à Paris a aussi été évoqué.
Enfin, une terrasse de 100 m2 pourrait être aménagée au sommet du pavillon central, au-dessus de la grande porte qui donnera sur l'actuel jardin des Tuileries. Les visiteurs pourront circuler aisément entre le Louvre et les Tuileries et grimper sur la terrasse pour découvrir une double perspective, d'une part vers l'arc de triomphe de l'Étoile, d'autre part vers le Louvre et Saint-Germain-l'Auxerrois.
Des vestiges protégés
Dans sa réponse au député Bruno Bourg-Broc et au sénateur Serge Mathieu, le ministre de la Culture et de la Communication a évoqué l'état des vestiges du palais des Tuileries, réservés jadis par l'État lors de la démolition du palais et la vente de ses matériaux, afin de conserver la trace de ce monument.
En 1884, deux arcades du rez-de-chaussée du palais, représentatives, l'une du style « français » de Delorme, l'autre du style antiquisant de Jean Bullant, son successeur sur le chantier des Tuileries, ont été remontées au pied de la terrasse du Jeu de paume où elles sont restées jusqu'en 1993, époque de la restructuration du jardin. Les pierres ont alors été stockées au pied de la terrasse du Bord-de-l'Eau.
L?intérêt de ces vestiges a conduit le ministre à commander à l'architecte en chef des Monuments historiques en charge du palais du Louvre, « une étude préalable à la restauration et au remontage de ces arcades, qui ne peuvent toutefois plus être conservées à l'air libre, compte tenu de leur fragilité. Cette opération (qui fait suite à l'installation, dans les galeries du Carrousel, d'éléments de la statuaire ornementale de l'édifice), comme le repérage et la restauration d'autres éléments du palais disparu, semblent devoir être envisagés en priorité, s'agissant d'authentiques vestiges de l'un des plus prestigieux palais de la Renaissance ».
Depuis quelques semaines, en effet, ces vestiges viennent d'être protégés des intempéries.
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