Reconstruire le chaînon manquant entre les pavillons de Flore et de Marsan
n?est plus du domaine du rêve, c?est un projet qui prend forme
sous la houlette d?un Comité national comprenant de nombreuses personnalités.
Alain Boumier est Président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries et de l'Académie du Second Empire. L'Académie du Second Empire est ce qu'il est convenu d'appeler une société savante. Fondée en 1969, son objet statutaire est de rendre au Second Empire français, indépendamment de toute tendance politique, la place qui lui revient dans la genèse de la civilisation moderne. Elle organise des débats sur des sujets d'intérêt national ou international, dans le but d'en tirer les enseignements. En 1994, elle a donné à l'Institut de France, une séance conjointe avec l'Académie des sciences morales et politiques pour le 125ème anniversaire de l'inauguration du Canal de Suez. Le mois dernier sa 183ème séance-débat, sous le haut patronage du deuxième personnage de l'Etat, M. Christian Poncelet, Président du Sénat, avait pour thème : "Peut-on effacer trois siècles d'histoire ?" Alain Boumier, Ingénieur des travaux publics, a été invité l'an passé par l'Académie des beaux-arts à venir exposer le fruit de ses réflexions sur un sujet inattendu et novateur : Faut-il reconstruire les Tuileries ? Il est le dernier des quatre fondateurs de l'Académie du Second Empire et le lointain successeur de Ida de Talleyrand-Périgord, Duchesse de Montmorency, qui en fut la première Présidente.
Politique magazine : Pourquoi vous être lancé dans un tel projet ?
Alain Boumier : Il me coûte que de nos jours, dans l'acception courante, le mot Louvre évoque un musée et les Tuileries un jardin. Cela prouve que quelque chose ne va pas quelque part. Résultat de quatre siècles de persévérance, l'ensemble incomparable du Louvre et des Tuileries est un monument de mémoire. Napoléon III a qualifié d'?uvre nationale la réunion des Tuileries au Louvre, soulignant que l'histoire des monuments a sa philosophie comme l'histoire des faits. Siège du pouvoir central sous tous les régimes de 1789 à 1870, les Tuileries sont un fort symbole de la continuité française à l'image du pays qui pendant le même temps prit sa configuration contemporaine.
L?arasement des Tuileries a été une amputation brutale, une mutilation de l'?uvre. Aucune loi n'a décidé de supprimer les Tuileries. De même, aucune décision délibérée n'a été prise par la Commune de les incendier. Ce fut une voie de fait, due à une poignée d'éléments incontrôlés. Au Sénat, en 1882, Jules Ferry, ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts, s'est engagé solennellement au nom du gouvernement à reconstruire les Tuileries soit à l'identique soit sous une forme plus ramassée.
De même que les pensées, par essence immatérielles, ont leur existence propre et vont leur chemin dans l'espace et dans le temps, les chefs-d'?uvre n'auraient-ils pas une présence ineffaçable ? Ne subsiste-t-il pas une rémanence de leur charge émotionnelle ? Les Tuileries manquent au Louvre, à la France et à l'Europe. Un vide de 266 mètres demeure entre deux longues ailes qui n?ont plus de sens. Le fait que cet espace soit depuis vingt ans dénaturé par des baraquements provisoires abritant 3.000 m2 de bureaux administratifs prouve qu'il s'agit d'un vide reconnu comme tel et ce n'est pas satisfaisant.
Aucun argument contraire raisonnable ne nous est opposé. La longue perspective sera rétablie et non entravée. Le Louvre est en fausse équerre par rapport aux Tuileries. En d'autres termes la pyramide n'est pas dans l'axe des Champs Elysées. Ce n'est pas elle qui est le vis-à-vis naturel de l'Arc de triomphe de l'Etoile, c'est le pavillon central des Tuileries ! Dès que cet ensemble unique sera redevenu une grande enceinte d'art comme l'est à sa propre échelle la Cour carrée, tout se rééquilibrera et rayonnera de sa plénitude recouvrée. L'authentique vraie perspective est celle qui prend naissance aux Tuileries, c?ur de notre Histoire, pour s'élancer vers l'ouest, l'Arc de triomphe et la Grande Arche, plongeant ensuite vers l'autre rive de la Seine. Un grand symbole de la créativité française au long des siècles.
La question à surmonter est cette règle non écrite qui prévaut aux monuments historiques et qui consiste à ne pas reconstruire un monument qui a été détruit depuis longtemps. Mais pourquoi imposer uniformément une règle qui devient discutable dès qu'on veut la généraliser ? Le cas des Tuileries est exceptionnel sur les plans de l?histoire, de l?architecture et du financement.
Politique Magazine: Le palais, de Catherine de Médicis à Napoléon III a connu bien des transformations? Quelles Tuileries va-t-on reconstruire ?
Alain Boumier : C'est une question que l'on doit effectivement se poser. Les grandes étapes de l'évolution des Tuileries depuis sa création sont les développements apportés par Louis XIV, puis par Napoléon Ier, Louis-Philippe et enfin par Napoléon III. Pour réédifier un monument historique, la règle qui prévaut est de restituer le dernier état, en l'occurrence celui de la fin du Second Empire. Nous projetons donc de reconstituer le grand escalier, le théâtre et la chapelle, la galerie des travées, le salon de la paix, le grand salon central de 600 m2 dit des maréchaux, qu'il conviendra de dédier à la France de Catherine de Médicis à Napoléon III. La moitié sud, côté Pavillon de Flore, sera mise à la disposition du Musée du Louvre, ou mieux encore, consacrée à un Musée des Tuileries, qui manque à la France, et qui pourra abriter de nombreuses expositions se rapportant aux différentes époques du palais resituées dans leur contexte européen.
Politique Magazine: Comment cela va se faire ?
Alain Boumier: Une chose est claire et c'est en un sens notre chance : il n'en coûtera rien à l'Etat (propriétaire du terrain), ni à l'Etablissement public du Musée du Louvre, ni à la Ville de Paris.
Le Comité National pour la reconstruction des Tuileries, qui en quelques semaines en est déjà à près de quatre cents signatures - et non des moindres puisque son Haut Conseil regroupe un ancien président du Sénat, un ancien président de l'Assemblée nationale, cinq académiciens, plusieurs anciens ministres, deux parlementaires, deux généraux, plusieurs hauts fonctionnaires et professeurs d?universités - a pour vocation de se transformer en fondation.
Expression responsable d'une initiative citoyenne, la fondation proposera à l'Etat un bail à construction selon la loi du 16 décembre 1964 pour une durée à convenir : vingt, trente ans ou davantage. Selon ce mécanisme, l'Etat loue le terrain à la fondation qui s'engage, selon un cahier des charges, à reconstruire les Tuileries à l'identique. La fondation gère ensuite les Tuileries sans aucune charge pour l'Etat. A la fin du bail, les Tuileries sont remises gratuitement à l'Etat.
Le financement se fera par la voie du mécénat français et international et par une souscription nationale et internationale.
Politique Magazine : Pourquoi est-ce possible et pourquoi cela va se faire ?
Alain Boumier: La France a toujours trouvé en elle-même les moyens de réaliser ce qu'elle voulait fortement. Le mouvement d'opinion est en marche. C?est un élan au-delà des générations, des tendances politiques et des frontières, pour un creuset où s'est cherchée et où s'est trouvée la France moderne. Traduit en anglais, en allemand, en russe, en hongrois, en espagnol et en italien, le formulaire d'inscription au Comité, sans engagement financier, commence à parcourir l'Europe et l'Amérique.
L'élan est magnifique et il ne manque pas de noblesse. Notre langage touche une fibre sensible dans toutes les composantes de la population française et au-delà. L?élan est exceptionnel en ce sens qu'il adhère à un projet qui plait et unit au lieu de diviser et de déranger.
Investissement porteur d'avenir, la reconstruction des Tuileries sera un événement majeur qui rendra à l'Europe l'un de ses plus prestigieux chefs-d'?uvre, un joyau du patrimoine mondial. Un projet qui porte en lui l'exception.
Il n'y a qu'une France malgré les changements de régime. Et aucun régime n'est propriétaire de la France, ni de son patrimoine, notre héritage à tous ; un dépôt sacré et indivis.
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